EN 1877, AUGUSTINE FOUILLéE PUBLIAIT, SOUS LE PSEUDONYME DE GIORDANO BRUNO, LE manuel (Dancel, 2009), livre de lecture courante le plus connu en France (Cabanel, 2007). Il s’agit de l’ouvrage Le Tour de la France par deux enfants (par la suite Le Tour), une narration qui met en scène deux frères orphelins. Ils découvrent, au long de leur voyage, le patrimoine national français. À la fois parcours géographique et remémoration des moments clés de l’histoire de la France, Le Tour a servi à plusieurs générations de livre de lecture courante. Réédité à plus de huit millions d’exemplaires, le manuel a subi au fil du temps des ajustements liés à sa forme et à son contenu (Dancel, 2009) reflétant l’évolution de la morale républicaine.
Ce roman scolaire a profondément marqué l’enseignement primaire de la Troisième République française. Polyvalent, servant à la fois à l’apprentissage de la lecture, de l’écriture, de l’histoire, de la géographie et de la morale (Verdelhan-Bourgade et al., 2007), ce manuel a joué un rôle important dans la formation citoyenne et l’acculturation des jeunes générations à l’idéal républicain (Roger, 2007). Avec ce puissant outil pédagogique de subjectivation (Durpaire & Mabilon-Bonfils, 2014), l’ouvrage fait découvrir aux jeunes lecteurs la France et son patrimoine (Marcoin, 1992), permettant de façonner l’identité (Baubérot-Vincent, 2017 ; Biagioli, 2021) et la conscience citoyenne des élèves.
Le Tour a fait l’objet de nombreuses recherches en éducation. Il a été analysé comme roman scolaire et considéré comme un outil pédagogique de construction de l’identité nationale pendant la Troisième République (Baena, 2024 ; Strachan, 2004). Il visait à forger une nouvelle identité à travers l’éducation des jeunes générations et proposait un compromis entre les valeurs républicaines et religieuses, ainsi qu’entre les identités régionales et nationales (Strachan, 2004). Certaines recherches soulignent la coexistence dans Le Tour de narratifs romantiques, religieux et modernistes de la nation (Strachan, 2004) et remettent en question les interprétations antérieures qui assimilaient l’intention de l’auteur à une vision politique (Wirth, 2007) républicaine et modernisatrice.
La publication de l’ouvrage dans le contexte politique de l’après-guerre de 1870, avec la perte de l’Alsace-Lorraine (Picq, 2021 ; Wirth, 2007), l’inscrit dans une volonté politique de consolider l’unité nationale (Baubérot-Vincent, 2017 ; Biagioli, 2021) par la diffusion des valeurs républicaines. Régulièrement réédité et mis à jour suivant l’évolution des programmes (Biagioli, 2021), Le Tour a été adapté aux évolutions de la société française. Il a intégré regulièrement les avancées scientifiques et a reflété les changements sociétaux, par exemple la laïcisation (Nora, 2005 ; Offenstadt, 2011 ; Michel, 2014) progressive de l’enseignement.
À travers cet ouvrage, l’auteur a proposé une approche pédagogique (Cabanel, 2007) novatrice, basée sur l’identification des jeunes lecteurs aux personnages principaux (Bruno, 1895, p. ii), André et Julien. Cette méthode assure la transmission des savoirs en suscitant l’intérêt et l’engagement (Vergnioux, 2010) émotionnel des élèves. Il les rend acteurs d’un parcours initiatique et accompagne l’émergence du sujet agissant (Bohleber, 2014) dans la transmission des connaissances et des valeurs (Watrelot, 1999 ; Cabanel, 2010).
Véritable approche pédagogique, Le Tour a été analysé comme un miroir de la société française de l’époque, reflétant ses aspirations (Marcoin, 1992), ses contradictions (Valette & Wahl, 1985 ; Falaize, 2020) et ses transformations (Michel, 2014). Il met en scène une vision idéalisée de la nation, célébrant le progrès, l’instruction et le travail comme piliers de la mémoire (Roger, 2007) et de la grandeur nationales (Picq, 2021). L’ouvrage participe ainsi à la construction d’une mémoire collective (Offenstadt, 2011) et à un sentiment d’appartenance (Durpaire & Mabilon-Bonfils, 2014) nationale (Nora, 1984), tout en promouvant une certaine conception de la citoyenneté républicaine (Picq, 2021).
Indissolublement lié à l’enseignement primaire, ce manuel articule le texte avec images, documents, explications et légendes (Verdelhan-Bourgade et al., 2007), dans le but de former la nouvelle génération. Le texte servait à la lecture courante (Spaëth, 2018), tandis que les images, les documents, les explications et les légendes servaient d’exemples concrets (Cabanel, 2010), d’explications et d’illustrations (Dancel, 2009 ; Verdelhan-Bourgade et al., 2007) pour les propos. Au départ, reflet de la richesse culturelle française (Michel, 2014), nous postulons que ce manuel utilise une rhétorique pédagogique de subjectivation déclenchant chez les lecteurs un processus de subjectivation (Jodelet, 2015). Il contribue donc à la construction de l’identité (Lebrun, 1993a, 1993b ; Baubérot-Vincent, 2017 ; Cabanel, 2010 ; Amalvi, 2011 ; Valette & Wahl, 1985) des élèves de la République, les conduisant à agir comme sujets (González Rey, 2005).
Le Tour a été analysé comme roman de formation de la Troisième République (Ozouf, 1984 ; Dancel, 2009 ; Cabanel, 2007). Ces travaux ont identifié l’existence de plusieurs Tours, favorisés par le contexte éducatif de l’Europe du XIXe siècle (Cabanel, 2007). D’autres recherches ont analysé comment l’ouvrage a introduit un discours géographique (Mièvre, 1987) et cartographique républicain auprès de millions d’écoliers français (Olson, 2011). Outre des aspects concernant la morale laïque (Denis & Kahn, 2003), l’édition de 1905, qui incluait des cartes, est particulièrement intéressante à cet égard. Elle montre une tension entre la narration, qui met en avant l’organisation administrative en départements, récente, alors que la cartographie des villes (Watrelot, 1999) mettait l’accent sur les anciennes provinces (Olson, 2011). Ces modes contradictoires de cartographie tout au long du Tour soulignent sa complexité en tant que texte pédagogique et narratif (Baena, 2024). Le livre a connu un succès considérable pendant plusieurs décennies et a fait l’objet de quatre adaptations cinématographiques et télévisuelles entre 1924 et 1980 (Garin, 2016). Ces adaptations ont remanié le contenu du manuel pour répondre aux projets des réalisateurs, modifiant à la fois les aspects romanesques et le contenu pédagogique (Garin, 2015, 2016). Repris, Le Tour a subi des adaptations dans un contexte colonial (Chivallon, 2012), de l’Indochine à l’Afrique-Occidentale française (Baena, 2024). Cette perspective transnationale offre une approche dialectique de l’analyse spatiale de ce récit littéraire complexe. Toutes ces recherches montrent que Le Tour n’est pas un simple outil éducatif républicain, mais a de multiples dimensions - pédagogique, littéraire, cartographique, identitaire.
Un objet de recherche inédit : La rhétorique pédagogique du Tour de la France par deux enfants comme outil pédagogique de subjectivation
Dans ce travail, nous analysons Le Tour comme rhétorique pédagogique favorisant la subjectivation de l’élève, c’est-à-dire mettre le sujet en situation de construire du sens (Ungureanu, 2014) et faciliter la formation du sujet-citoyen autonome. Dans notre approche la rhétorique pédagogique est une forme particulière de rhétorique narrative (Clot, 2008) qui autorise une représentation mentale des éléments de la narration. Ces représentations sont ancrées socialement (González Rey, 2005) et subjectivement (Jodelet, 2015) et représentent un lien de mémoire avec l’histoire (Ricoeur, 2014). Nous nous appuyons sur les recherches présentées dans la partie introductive pour affirmer qu’il a permis d’inculquer aux élèves un ensemble de valeurs (Wirth, 2007), de comportements et de connaissances (Marcoin, 1992) jugés essentiels à leur intégration dans la communauté nationale. Le Tour offre ainsi un cadre narratif propice à l’apprentissage de la morale républicaine (Offenstadt, 2011), à la découverte du patrimoine national et à l’assimilation des principes de liberté, d’égalité et de fraternité. Il favorise l’identification des sphères d’appartenance des représentations sociales (Jodelet, 2015, p. 324). À travers l’analyse des sphères subjectives, intersubjectives et transubjectives (Jodelet, 2008), cette étude se propose d’analyser les mécanismes par lesquels Le Tour a servi d’outil pédagogique de subjectivation (Durpaire & Mabilon-Bonfils, 2014). Nous examinerons comment cet ouvrage a contribué à forger l’identité et la conscience citoyenne des jeunes Français, tout en intégrant les évolutions sociales, politiques et culturelles de son époque.
Notre analyse prend appui sur la rhétorique pédagogique établissant des « relations dialogiques entre l’enfant, les autres et le monde des objets » (Jovchelovitch & Orfali, 2005, p. 6) lui permettant la mise en place d’un processus représentationnel. La méthode choisie s’appuie sur la « lecture critique du contenu » (Seffner et al., 2014, p. 8) du manuel, par l’identification et l’analyse des sphères d’appartenance des représentations sociales. Nous mettons en lumière les stratégies narratives et pédagogiques employées pour transmettre les valeurs républicaines et construire un sentiment d’appartenance nationale.
La construction de la subjectivité comme cadre conceptuel d’analyse
Le cadre conceptuel de notre recherche est constitué par l’approche de la construction de la subjectivité (Jodelet, 2008) et l’approche de la théorie psychosociale de représentation (Jodelet, 2015, p. 325). L’analyse du Tour nous permet d’identifier les moyens narratifs mis en place pour favoriser l’émergence du sujet actif et pensant. Cette rhétorique facilite l’identification des élèves de la Troisième République aux personnages qui affirment leur légitimité de sujet agissant (Bohleber, 2014), en tant qu’acteurs capables de construire leur propre réalité. Cette rhétorique les incite à participer activement à la construction du sens qu’ils donnent à leur propre parcours dans le cheminement de la subjectivation (Durpaire & Mabilon-Bonfils, 2014). Notre grille d’analyse de contenu s’appuie sur les éléments rhétoriques et narratifs correspondants aux éléments de construction de la subjectivité.
L’analyse de contenu s’appuiera donc sur le concept de sujet, tel que conceptualisé par González Rey (2005). Il se distingue des concepts antérieurs par trois attributs qui deviennent dans notre recherche des clés d’analyse : la prise de distances du sujet avec les déterminismes sociaux, la conscientisation de sa propre place dans la société et la liberté d’agir.
Au-delà de l’évolution conceptuelle reflétée par le changement plus large dans la compréhension sociologique de l’individu, nous mettons en évidence ces attributs de la subjectivité en vue de déterminer en quoi la rhétorique pédagogique du Tour favorise la subjectivation. Elle passe d’une vision plus déterministe à une approche qui reconnaît davantage l’autonomie et la complexité du sujet humain. Notre analyse s’attache à démontrer que Le Tour a été un outil pédagogique de subjectivation des jeunes Français de la Troisième République. Cette approche a des implications dans l’éducation. À travers la lecture du Tour, l’élève était invité à découvrir des parcours et des perspectives individuelles diverses l’incitant à la reconnaissance, au respect de la diversité et aux projections personnelles dans un univers social possible.
Méthodologie de recherche
Pour cette analyse, nous avons constitué un corpus de cinq publications successives de l’ouvrage1 (Bruno, 1877, 1878, 1884, 1895, 1905), publiés pendant une période charnière de l’histoire du système éducatif français. Nous avons réalisé une comparaison textuelle outillée avec le logiciel Word, fonction comparer les documents. Suite à cette comparaison, nous avons retenu pour les citations dans le texte les versions de 1895 et 1905.
Indications du corpus dans l’analyse
Dans le but de faciliter la lecture, dans la partie analyses, nous indiquerons entre les parenthèses uniquement la page de l’extrait, sans indiquer l’année de l’édition et l’auteur. De cette manière le lecteur est invité à lire Bruno (1895, p. 132) lorsqu’il est écrit. Les références sont incluses dans la bibliographie, dans l’ordre alphabétique, selon les normes APA 7 e édition.
Méthode d’analyse
Nous avons utilisé la méthode d’étude des marques récurrentes dans la manière de raconter l’histoire (Seffner et al., 2014, p. 8). Tout d’abord nous avons constitué une première grille reliant les « sphères d’appartenance des représentations sociales » de Denise Jodelet (2008, p. 37) au contenu éducatif abordé dans Le Tour et la « théorie du sujet » élaborée par González Rey (2005). La sphère transubjective reflète le système des rapports sociaux véhiculés par les valeurs ; elles se manifestent dans un espace social et public. En revanche la sphère intersubjective est identifiée dans les structures sociales mises en exergue dans le récit du Tour, car tout individu prend sa place de sujet dans un contexte interrelationnel symbolique. Nous avons relié la sphère subjective à l’agentivité qui met en évidence la capacité du sujet à agir de manière autonome, en effet la pensée subjective n’est pas désincarnée (Jodelet, 2015).
Du point de vue des analyseurs, dans la rhétorique du Tour, nous avons identifié :
La sphère transubjective, entendue comme système des rapports sociaux établis, pour lesquels les analyseurs sont représentés par les valeurs républicaines liberté, fraternité et égalité, par l’instruction, l’apprentissage de l’histoire, la connaissance des figures identitaires, le pays et sa richesse.
La sphère intersubjective dont l’analyse met en évidence les représentations des structures sociales dans lesquelles les deux enfants sont à la fois inclus, mais doivent agir pour y être reconnus comme sujets agissants : les parents, la famille, la patrie, la langue et le patrimoine culturel.
La sphère subjective comme espace intime de réflexion définissant l’agentivité du sujet dont les opérateurs rhétoriques principaux sont la désacralisation de la morale, l’école comme milieu émancipateur, l’instituteur comme représentant d’une morale positiviste, le voyage comme moyen d’agir et les découvertes scientifiques comme vecteur des nouvelles opportunités offertes au sujet agissant.
Cette grille de lecture nous a permis d’analyser les éléments du Tour véhiculant des représentations sociales (Jodelet, 2015). Nous avons identifié les ressorts rhétoriques de cet outil pédagogique complexe qui a permis la subjectivisation (Jodelet, 2015) des élèves de la Troisième République par la mise au travail des représentations sociales (Jodelet, 2008) permettant l’accession de l’être humain à un statut subjectif (González Rey, 2005).
Le Tour de la France par deux enfants, système de représentations sociales complexe mettant l’accent sur les sphères d’appartenance du Sujet lecteur
1er Liberté, déterminisme social et sphère transubjective dans Le Tour. Les valeurs morales
Le récit met en scène deux jeunes orphelins alsaciens qui parcourent la France, ce qui symbolise une forme de libération des contraintes sociales et géographiques. En effet, les personnages s’affranchissent de leur condition initiale (orphelins dans une région française annexée par l’Allemagne). Ils entreprennent un voyage lors duquel ils vont découvrir l’ensemble du territoire national pour assumer leur appartenance nationale.
Dans ce récit de voyage, les valeurs ne sont pas expliquées telles quelles, elles sont introduites dans des situations concrètes (p. 11). Par exemple, pour comprendre le concept de liberté (p. 136) on évoque l’image des Gaulois, peuple libre et insoumis. La liberté n’est pas conçue comme une valeur en soi, mais associée au devoir envers la patrie. L’idée transmise était que les personnages évoqués étaient libres de par leur mérite. Quant aux deux autres valeurs républicaines, égalité (p. 269) et fraternité (p. 143), elles sont toujours accompagnées d’images symboliques ou d’illustrations parlantes reliées à la qualité de citoyen ou aux liens tissés lors des rencontres. La famille est associée à la patrie, « une patrie, une maison, une famille » (p. 305), et devient une valeur désignant à la fois fraternité et égalité en droits et devoirs.
L’ouvrage présente également de nombreux exemples de personnages issus de milieux modestes qui ont réussi grâce à leur travail et leur instruction. Par exemple, il évoque des figures comme Cujas, David, Colbert et Dupuytren, « enfants des pauvres » (p. 132) devenus des personnalités emblématiques. Cette représentation encourage les jeunes lecteurs à croire en leur capacité à dépasser leur condition sociale d’origine.
Liberté, Égalité, Fraternité comme piliers de l’éducation républicaine, moyen concret de s’affranchir d’un ordre social établi
Dans le récit, la liberté est présentée comme intrinsèquement liée au devoir envers la patrie et au mérite (p. 37) personnel. Elle est illustrée à travers des figures historiques comme Bertrand Duguesclin (p. 236) ou Ambroise Paré (p. 240), qui incarnent l’idéal des citoyens ayant marqué l’histoire de leur pays. Le voyage des deux jeunes orphelins alsaciens à travers la France symbolise également une forme de libération des contraintes sociales et géographiques, leur permettant de s’affranchir de leur condition initiale. Découvertes par les deux enfants au fil de leur voyage (p. 295), les institutions (p. 61) sont vues comme garantes de la liberté et comme expression matérielle de l’existence de la République, symbole ultime de liberté. Ces images stimulent le sentiment d’appartenance nationale.
La Fraternité est véhiculée à la fois par les liens familiaux et par le travail à l’école. L’unité fraternelle est incarnée par les deux protagonistes, André et Julien, qui s’entraident et partagent leurs connaissances tout au long de leur périple. Cependant dans Le Tour la fraternité s’étend à l’échelle nationale, où tous les citoyens sont présentés comme « enfants d’une même patrie » (p. 13), devant s’aimer et se soutenir mutuellement. La symbolique des frères (p. 70) illustre cette valeur et propose des moyens concrets d’agir. L’unité fraternelle est expliquée par André lorsqu’il s’adresse ainsi à son frère : « marchons toujours main dans la main, unis par un même amour pour nos parents, notre patrie » (p. 9). Avec ces mots il illustre et remplit son rôle de grand frère en instruisant (p. 18) et en donnant l’exemple (p. 45). Le grand frère est aussi celui qui enseigne, transmet le savoir et, en l’absence des parents, soigne et protège le petit frère (p. 20 et 26).
L’école républicaine est présentée comme le principal vecteur d’égalité entre les citoyens. Elle offre à chacun, indépendamment de son origine sociale, la possibilité de s’élever et d’agir dans la société. L’éducation est vue comme un outil d’émancipation (p. 17), permettant à tous de développer leurs talents (p. 83) et de dépasser leur condition sociale d’origine. C’est à l’école que tous les enseignements sont transmis. L’école et la parole des instituteurs créent un nouvel ordre social. Plusieurs exemples viennent appuyer cette confiance dans le pouvoir de l’instruction. La plupart des grandes figures sont issues du peuple (p. 132). Grâce à l’instruction reçue à l’école, ils ont réussi à devenir des figures emblématiques de leur région et de leur pays. La répétition de cette image est si fréquente qu’à la fin du Tour le jeune lecteur en est persuadé: aucune découverte, aucun grand homme n’aurait été connu et reconnu sans avoir reçu l’instruction.
Apprentissage de l’histoire et le rôle des figures identitaires
L’histoire est présentée comme un élément important. À travers leur voyage, les deux frères découvrent l’histoire de France, apprenant non seulement les faits historiques, mais éprouvant aussi les sentiments associés à chaque événement. L’école républicaine transmet la même vision du pays et de l’histoire, les enfants avaient accès à la même instruction. L’apprentissage de l’histoire n’est pas neutre, il ne rapporte pas seulement les faits historiques ancrés géographiquement, mais aussi les sentiments associés à l’événement. Avec Le Tour le sentiment d’appartenance nationale naît avec les images, les symboles et l’espace national parcouru par les deux orphelins.
Dans leur voyage, les deux enfants réalisent que la connaissance du pays entier n’est pas possible sans l’aide d’un livre de géographie (p. 94). Comme dans la leçon de choses (Denis & Kahn, 2006), à défaut de l’exploration de l’objet géographique lui-même, d’après ses lectures, Julien peut décrire Grenoble (p. 176). Chaque découverte, chaque lecture est une occasion de connaître, d’apprendre un peu plus sur son pays. Lorsqu’ils traversent les villes, les deux enfants apprennent la géographie et l’histoire des lieux tout en intégrant une manière de se rapporter aux événements. Par exemple, lorsqu’ils passent à Orléans, ils apprennent l’histoire de Jeanne d’Arc (p. 57), mais aussi celle de la malheureuse ville. Les figures historiques jouent un rôle important dans cette construction identitaire (p. iv). Ces exemples servent à inspirer les jeunes lecteurs et à leur montrer qu’ils peuvent eux aussi réussir, et peut-être devenir célèbres, grâce à l’éducation et au travail.
Libération des déterminismes sociaux
Le récit encourage fortement le lecteur à intégrer l’idée de sa propre émancipation par rapport aux déterminismes sociaux. L’instruction y est fortement valorisée. L’éducation est présentée comme principal moyen de s’élever socialement. En Franche-Comté, le pâtre communal fait gagner la communauté entière : il garde les bêtes du village et libère le temps des enfants pour aller à l’école et s’instruire (p. 78). L’école et les cours d’adultes font partie du symbole de dépassement de soi par l’enseignement et l’apprentissage de la science. L’école donne la chance de s’émanciper (p. 286) et devient une assurance d’égalité entre les citoyens. Aimer la République, aimer son pays, c’est apprendre à l’école, inventer dans les usines, créer de la richesse pour la France. Par conséquent, l’école devient un symbole puissant, sa représentation sociale est assimilée à l’émancipation.
Dans ce tableau, l’instituteur devient un second père (p. 276), le porte-parole de la République (p. 62). Soucieux d’assurer l’instruction de tous, il organise le matin des cours pour les enfants (p. 43) et le soir des cours d’adultes (p. 44). Chaque citoyen a une chance d’apprendre et de se perfectionner. L’école est donc perçue comme le symbole de la citoyenneté absolue, moyen concret de dépasser le déterminisme social. Le récit met l’accent sur le mérite individuel (p. 37) plutôt que sur l’origine sociale. Les grands hommes sont admirés pour leur génie (p. 203), leur travail (p. 211) et leur vertu (p. 250), non pour leur naissance.
Dans Le Tour, les exemples choisis mettent en évidence le rôle du peuple (p. 118) dans la constitution de l’histoire. Figures de légende comme Vercingétorix (p. 134) et Jeanne d’Arc (p. 271), ou gens simples, fils de boulangers, Drouot le Sage (p. 58) et le Maréchal Lobau (p. 59), fils de domestiques, Claude Lorrain (p. 58) sont évoqués pour leur importance dans l’histoire locale et dans celle du pays. Leur labeur et leur désir de rendre service à leur pays réunissent ces noms et leur rendent hommage par leur inscription dans la mémoire de la nation. À l’opposé, les rois sont présentés comme capricieux (p. 108), indifférents aux misères de leur peuple, fuyant devant l’ennemi, oubliant la honte de l’invasion dans les plaisirs (p. 139) et les fêtes (p. 59). La décadence semble être la caractéristique principale de leurs mœurs dans le lâche abandon (p. 139) de leurs devoirs. Le devoir (pp. i, 6, 276) envers la patrie est présenté comme un moyen de se dépasser (p. 19) et d’agir dans la société (p. 41), indépendamment de son origine. Le patriotisme est vu comme moteur d’ascension sociale.
Le Tour présente un modèle républicain dans lequel l’éducation et le mérite personnel sont les principaux vecteurs de mobilité sociale. Il encourage le jeune lecteur à croire en sa capacité à dépasser sa condition d’origine, à travailler et contribuer activement à la richesse (pp. 137, 204) et au progrès de la nation (pp. ii, 87, 90), transcendant ainsi les déterminismes sociaux par l’instruction, le travail et le mérite.
2e Intériorisation des repères sociaux et sphère intersubjective dans Le Tour (héritages)
La famille
Afin de respecter leur promesse faite au père, signe de dignité (p. 234), les deux frères quittent l’Alsace occupée et partent en France à la recherche de leur oncle. La présentation des deux personnages amorce l’intrigue du récit. Malgré leur âge, les enfants agissent et expriment leur choix de rester Français (p. 9). La rhétorique du texte présente la citoyenneté comme manifestation volontaire et non acquise par naissance. Dans leur périple, leur détermination se heurte à la législation étrangère (p. 11) et à la peur de l’inconnu (p. 23). Ce voyage devient donc un chemin initiatique pendant lequel les jeunes vont apprendre à élaborer des jugements et vont développer leur attachement à l’identité nationale. Ainsi la France se définit comme un système complexe, territorial, culturel et communautaire.
La famille, fragile, est ici absente, mais représente symboliquement une source de soutien affectif et moral (p. 39) pour les deux frères. Leur relation fraternelle est mise en avant comme un modèle de solidarité et de soutien mutuel. Après la perte de leurs parents, André et Julien sont l’un pour l’autre l’unique famille. Cette unité fraternelle les rend indivisibles ; elle sort renforcée par leur décision de respecter le vœu du père et d’accomplir leur devoir envers la patrie. La famille est ainsi perçue comme un microsystème de la nation, où les valeurs de fraternité et d’égalité sont éprouvées et vécues au quotidien.
Les parents
Malgré leur absence, les parents ont un rôle symbolique important dans le récit. Leur mémoire et leurs vœux constituent l’héritage moral des enfants. Le devoir envers leur père est sublimé dans l’amour pour la patrie, la terre natale (p. 36) étant perçue comme lien concret avec les parents disparus. L’amour de la terre natale incarne l’amour des parents. La terre accueillant les parents disparus est le symbole des liens familiaux (p. 64). Dans la rhétorique du Tour, l’image de l’orphelin est démultipliée. Comme les deux frères, un enfant, compagnon de voyage - Jean-Joseph -, est lui aussi orphelin. Les enfants expriment l’amour filial en respectant les souhaits de leurs parents, ce qui les motive à entreprendre leur voyage à travers la France. Ce lien avec les parents renforce donc leur attachement à la terre natale et à ses valeurs, symbolisant ainsi la continuité des liens familiaux et nationaux.
Les amis
Les amis rencontrés au cours du voyage (pp. 40, 94, 112) jouent un rôle essentiel dans la construction de la nouvelle famille élargie des deux orphelins (p. 162). Ces relations amicales sont basées sur l’entraide et la solidarité, des valeurs républicaines clés. Des personnages comme Monsieur Gertal (p. 73) et Madame Gertrude (p. 37) deviennent des figures bienveillantes et protectrices pour les enfants. À travers ces interactions, les jeunes lecteurs apprennent l’importance de la fraternité et de l’entraide, intégrant ainsi ces comportements dans leur propre vie. Les relations qui se tissent entre les habitants d’un même pays définissent la patrie en tant que communauté à laquelle on appartient ou à laquelle on a le sentiment d’appartenir. Le sentiment d’appartenance s’accompagne du sentiment de devoir envers cette communauté. Dans leur voyage, les orphelins se font des amis en construisant une nouvelle famille choisie, élargie (p. 138). La dimension communautaire entretient chez les deux personnages le sentiment d’appartenance nationale par la rencontre des amis, des parents et des voisins.
La patrie et les liens sociaux
Les deux frères étaient obligés de séjourner chez les Français en suivant les recommandations de leurs anciens hôtes (pp. 12, 15, 26, 38). Ainsi, l’appartenance nationale se concrétise par la représentation d’un réseau de relations basées sur les liens du sang, de voisinage et d’amitié. À leur tour, les jeunes lecteurs sont encouragés à intégrer ce comportement d’entraide communautaire : « quand vous rencontrerez un enfant de la France en danger, vous l’aiderez comme je vous aide à cette heure » (p. 14). Ainsi la manifestation de l’amour pour la patrie se concrétise dans un agir identifiable : « vous aurez fait pour la patrie ce que nous faisons pour elle aujourd’hui » (p. 19).
Après la perte du père et le devoir de quitter le village les orphelins agissent pour demeurer les enfants de la France quelque peine qu’il faille souffrir pour cela (p. 10). Sous le signe de la souffrance et en dehors de tout cadre familier, ils deviennent conscients de leur fragilité et commencent à chercher de l’aide dans un espace national en pleine transformation. Loin de leur foyer, les deux frères commencent leur chemin de recherche identitaire dans un contexte défini par la guerre. Leur attitude patriotique transparaît : « les habitants qui voulaient rester Français étaient obligés de quitter leurs villes natales » (p. 9).
La patrie est présentée comme système complexe de relations entre les citoyens d’un même pays. Le sentiment d’appartenance est renforcé par le devoir patriotique (p. 108) envers cette communauté nationale. Les deux frères découvrent les régions françaises, leurs traditions et leur histoire, et prennent conscience de l’unité nationale. La patrie est aussi associée aux valeurs républicaines - liberté, égalité et fraternité -, valeurs mises à l’ouvrage et intériorisées par les jeunes lecteurs à travers les expériences des deux orphelins.
La langue
La langue française constitue un élément d’unité nationale à part entière. C’est grâce à la maîtrise de la langue que les deux enfants peuvent réaliser leur voyage; il n’y a pas de communication sans compréhension. Les enfants en font l’expérience lorsqu’ils visitent une ferme dans le Dauphiné (p. 165) où les habitants s’adressent à eux en patois. L’impasse est dépassée grâce à une ancienne institutrice, figure maternelle, qui fait le lien linguistique.
Le français est un élément d’unité et d’égalité dans le récit. Les enfants font l’expérience de la diversité linguistique en visitant des régions où le patois est parlé, mais ils comprennent également l’importance de la langue française comme moyen de communication et d’unité nationale. La langue est perçue comme un outil indispensable pour réaliser leur voyage et pour s’intégrer à la communauté nationale. L’apprentissage du français est ainsi valorisé comme une condition nécessaire à l’unité et à la compréhension mutuelle des citoyens.
La culture nationale comme héritage des structures sociales existantes et composant la sphère intersubjective
Prendre conscience et intérioriser
La culture est présentée comme un héritage vivant des structures sociales existantes. Les enfants découvrent les richesses culturelles de la France à travers les histoires, les chansons et les traditions locales. Ces éléments culturels sont intégrés dans leur quotidien, renforçant leur sentiment d’appartenance à une communauté nationale. La culture populaire, basée sur l’hospitalité et l’entraide (p. 26), est mise à l’honneur, soulignant l’importance des relations intersubjectives dans la construction de l’identité nationale. Les jeunes lecteurs sont encouragés à valoriser et à perpétuer cet héritage culturel dans leur propre vie.
Dans le récit, le patrimoine culturel se dessine en même temps que le voyage des enfants qui écoutent les histoires racontées par leurs hôtes. Constituée des histoires particulières, la culture française trouve ses illustrations dans le vécu des personnages. Partout où ils passent, les enfants rencontrent des traces de l’histoire nationale. Une des hôtesses leur racontait son histoire en écossant les haricots (p. 40) tandis que les enfants ne perdaient pas une de ses paroles. L’histoire est ainsi vivante et enracinée dans la vie réelle. La culture vécue, le savoir-vivre français sont matérialisés dans l’échange, l’hospitalité et l’entraide. Le thème de l’hospitalité, de l’aide définit les relations culturelles. Les enfants se montrent laborieux, courageux et aident en toute circonstance.
Le voyage des deux enfants à travers la France leur permet de découvrir la diversité du pays, ses régions, ses traditions, son histoire et sa culture. Ce parcours géographique et culturel favorise chez les jeunes lecteurs une prise de conscience de l’unité nationale dans la diversité. Cette présentation permet aux élèves d’intérioriser les structures sociales et politiques de leur pays. À travers les rencontres et les expériences des personnages, le livre aborde des questions sociales sensibles comme l’ivresse (p. 68) ou la pauvreté (p. 249). Ces thèmes permettent aux jeunes lecteurs de prendre conscience des problématiques sociétales et de réfléchir à leur rôle de sujets agissants.
3e Agentivité et sphère subjective dans Le Tour (liberté d’agir)
Liberté de décision et d’action
Le récit met en avant l’autonomie et la capacité d’action des deux jeunes protagonistes. Bien qu’enfants, ils prennent des décisions, font face à des difficultés et trouvent des solutions par eux-mêmes, incarnant ainsi la notion d’agentivité. Le livre valorise le travail, l’effort et l’initiative personnelle (pp. 37, 106, 157). Il présente de nombreux exemples de personnages qui, par leur action et leur détermination, ont contribué au progrès de la nation. Cette représentation encourage les jeunes lecteurs à se percevoir comme des acteurs potentiels du changement social.
L’ouvrage met l’accent sur l’importance de l’instruction et de l’apprentissage tout au long de la vie. Il montre comment les connaissances acquises permettent aux personnages de faire des choix éclairés et d’agir de manière autonome dans diverses situations. Les enfants avancent dans un monde qui s’offre à eux et leur offre de multiples occasions d’agir.
Désacralisation de la morale
Le Tour s’inscrit dans un contexte de laïcisation de l’enseignement, marqué notamment par la loi Duruy de 1867. Cette loi a permis l’installation des instituteurs laïcs dans des écoles publiques et affranchit la morale républicaine de l’autorité de l’Église. La désacralisation de la morale se manifeste de plusieurs façons dans l’ouvrage. L’instituteur laïc devient une figure centrale, capable d’enseigner une morale à la fois chrétienne et républicaine sans être contraint par un ordre religieux. La morale est présentée comme scientifique, basée sur des faits réels et des situations concrètes plutôt que sur des dogmes religieux. Le mot « Dieu » disparaît progressivement des éditions successives, remplacé par une croyance humaniste dans le pouvoir de l’homme.
L’identité de l’école se transforme pour se confondre avec celle de l’instituteur laïc qui le plus souvent vit dans les locaux destinés à l’enseignement (Vial, 1981). Chargé de réaliser des cours de morale, à la fois chrétienne et républicaine, l’instituteur laïc n’était pas contraint par un quelconque ordre religieux d’enseigner une morale spécifique. Les cours de morale pouvaient donc se réaliser dans toute circonstance comme la méthode de la leçon des choses l’indiquait. Par conséquent, chaque moment de la journée pouvait être employé à l’apprentissage de la morale, d’autant plus que les instituteurs pouvaient l’intégrer aux autres cours et fonder ainsi une morale scientifique.
C’est dans ce contexte que se produisit la disparition du mot Dieu, dans la version du Tour de 1889, en même temps que l’introduction de l’humanisme comme croyance dans le pouvoir de l’homme. Dans la continuité de la nouvelle croyance dans l’humain, plusieurs découvertes scientifiques illustrent comment l’humanité agit contre les maux (p. 301). L’homme et son instruction deviennent donc des valeurs donnant sens à la vie, et l’école en est conçue comme le vecteur principal de transmission. Dans ce nouveau monde désacralisé, la morale scientifique est mise en avant. Cette approche donne des clés aux jeunes lecteurs pour développer une réflexion morale autonome, basée sur la raison et l’observation plutôt que sur les croyances religieuses.
Émancipation par l’instruction et l’éducation
Le style utilisé, les aventures des personnages, faisaient rêver les enfants aux voyages et au dépaysement (Cabanel, 2007, pp. 143-146). Les écoliers se projetaient dans les aventures des personnages et s’identifiaient aux petits Français dans la découverte de leur pays. Dans toutes les éditions, les écoliers étaient invités à se comporter en bons patriotes, comme les deux personnages. On sentait, en l’écoutant, que sa petite volonté de jeune garçon s’était engagée, du fond du cœur, à tenir ce qu’il promettait.
Le récit est construit en utilisant la comparaison comme moyen rhétorique pour souligner la ressemblance avec la vie réelle. Les deux enfants ont émigré comme tant d’Alsaciens et de Lorrains, ils rencontrent des personnages qui les conseillent comme un « second père », et les aventures des deux enfants sont comprises comme si nous étions partis avec eux. L’identification aux deux personnages est d’autant plus aisée que les situations décrites se placent dans le registre familier mis en lumière par ces comparaisons. L’usage de ce livre dépassait l’univers scolaire, car il était très apprécié à la fois par les jeunes et par leurs familles (Cabanel, 2007). Le Tour présente l’instruction et l’éducation comme des vecteurs essentiels d’émancipation individuelle et sociale. L’école républicaine est donc assimilée à une assurance d’égalité entre les citoyens, offrant à chacun la possibilité de s’élever socialement. L’apprentissage est valorisé à tous les âges, avec des cours du soir pour les adultes, soulignant l’importance de l’éducation tout au long de la vie. Cette représentation sociale du rôle émancipateur de l’école encourage les jeunes lecteurs à voir l’éducation comme un moyen de dépasser leur condition sociale d’origine et d’agir activement pour devenir membre de la société.
Les découvertes scientifiques comme horizon de liberté
Le Tour accorde une place importante aux avancées scientifiques, présentées comme des sources de progrès et de libération pour l’humanité (p. 241). Les découvertes de Pasteur sont mises en avant pour leur capacité à sauver l’humanité des maladies jusqu’alors mortelles. L’ouvrage souligne l’importance de l’association et de la collaboration dans les découvertes scientifiques, comme dans le cas de l’invention de la photographie par Niepce et Daguerre (p. 105). Les progrès scientifiques sont une source de fierté nationale, stimulant le sentiment d’appartenance et d’engagement en tant que Sujet agissant au sein de la communauté.
Respectant les programmes en vigueur, le livre d’Augustine Fouillée devient un livre incontournable pour l’enseignement primaire. Les instituteurs l’utilisent, car les apprentissages fondamentaux s’y réalisent en même temps que l’éducation morale du citoyen. Par ailleurs, les mises à jour régulières, les nombres d’habitants dans diverses villes (p. 158) et les unités de mesure (p. 213), le placent comme une encyclopédie accessible. Cette approche encourage les jeunes lecteurs à voir la science comme un moyen d’agir pour construire leur propre avenir, élargir leurs horizons et contribuer au bien-être collectif.
Le pays, sa richesse et les opportunités économiques
Le récit présente la France comme un pays riche en opportunités, où chaque citoyen par l’activité et les économies (p. 154) peut contribuer à la prospérité nationale. Le voyage des deux protagonistes leur permet de découvrir la diversité et la richesse du pays, tant sur le plan géographique qu’industriel (pp. 243, 264). Le travail et l’industrie sont présentés comme des sources de progrès et de richesse nationale, motivant les personnages à s’engager activement dans la vie économique du pays (p. 61). Les monuments (pp. 179, 197) et les institutions sont décrits comme des témoignages de la grandeur nationale, incitant les jeunes lecteurs à s’identifier à cet héritage et à vouloir y contribuer.
À travers cet ouvrage, l’école est donc vecteur principal du développement scientifique qui stimule le sentiment de fierté nationale et l’engagement économique de la jeune génération. Les grandes découvertes (pp. 205, 250, 274) françaises sont mises en avant, elles font honneur à la France, surtout quand elles sont adoptées à l’étranger (p. 274). De plus, les enfants apprennent que ces découvertes n’étaient pas possibles sans l’instruction prodiguée par l’école et sans l’association de plusieurs personnes. Par exemple, en parlant de la découverte des principes de la photographie, les enfants comprennent les bienfaits de l’association économique. L’union fait la force, aucun des deux inventeurs n’aurait pu découvrir la photographie indépendamment (p. 105).
La Figure 1 relie les éléments de la rhétorique narrative aux sphères transubjective, intersubjective et subjective des représentations sociales véhiculées par Le Tour.

Source : Élaborée par l’auteur sur la base de Clot (2015), Ungureanu (2014) et González Rey (2005).
Notes : 1. Jodelet (2015). 2. González Rey (2005).
Figure 1 Structuration de la rhétorique pédagogique pour la création de sens en fonction des sphères et structures sociales
Liberté de décision et d’action
Le Tour met en avant l’autonomie et la capacité d’action des individus, leur possibilité d’agir en tant que Sujets, illustrant ainsi l’agentivité du citoyen. Les deux jeunes protagonistes, André et Julien, font preuve d’une grande autonomie tout au long de leur voyage, prenant des décisions et trouvant des solutions par eux-mêmes face aux difficultés rencontrées. Le récit valorise le travail, l’effort et l’initiative personnelle, présentant de nombreux exemples de personnages qui ont contribué au progrès de la nation par leur action et leur détermination. L’importance de l’instruction et de l’apprentissage tout au long de la vie est soulignée, montrant comment les connaissances acquises permettent aux personnages de faire des choix éclairés et d’agir de manière autonome dans diverses situations.
Le Tour offre une représentation de la société française qui encourage les jeunes lecteurs à se percevoir comme des acteurs libres et responsables, capables de contribuer activement au progrès de leur pays. L’ouvrage met l’accent sur la désacralisation de la morale, l’émancipation par l’éducation, les découvertes scientifiques et les opportunités offertes par le pays. Il construit une sphère subjective de représentation sociale qui valorise l’agentivité du citoyen et sa capacité à agir librement pour le bien commun.
L’identité nationale dans Le Tour comme représentation sociale
À travers les deux personnages, les élèves de la République découvrent l’histoire de la construction de leur identité, mettant leur personnalité entre la volonté d’affirmer son unicité et la nécessité de partager les mêmes biens matériels et culturels de la nation (Calindere, 2010, p. 40). L’identité nationale est ainsi à la fois une image et un sentiment. Les enfants découvrent le préexistant, l’histoire, les lieux, les personnes ; ils réagissent et interagissent en éprouvant des sentiments d’attachement. Mais l’identité nationale est un summum des symboles plus ou moins explicites, plus ou moins visibles. Avec Le Tour d’Augustine Fouillée, nous avons pu révéler la partie visible de ces symboles servant à la construction de l’identité et de la mémoire nationales.
La mémoire alimente et renforce le sentiment d’appartenance nationale et le sentiment d’identité. Acquise par naissance, l’identité nationale est aussi un sentiment créé de toutes pièces dans l’interaction avec les autres et avec les symboles nationaux. Ces derniers ont comme rôle de jalonner l’histoire et l’espace avec des faits dignes de respect et susceptibles de faire apparaître le sentiment de fierté nationale. Pour cette œuvre, les symboles relient les personnes dans un contexte socioculturel commun qui a comme rôle l’intégration dans la communauté et le respect des règles préétablies.
Ces symboles sont constitués dans des complexes symboliques puissants qui génèrent l’adhésion et la solidarité (Maure, 1996, p. 66). Parmi ces complexes symboliques, nous avons identifié les frères orphelins, la mère patrie, le grand frère. Orphelins de père et de mère, les deux frères alsaciens deviennent le symbole des Alsaciens et des Lorrains. Par où ils passent ils créent le sentiment d’attachement en suscitant l’aide volontaire.
De forte valeur émotionnelle, la création des nouveaux complexes symboliques crée l’identité nationale et la mémoire patriotique des jeunes. En suivant jour après jour les aventures des deux enfants, les écoliers de la Troisième République réfléchissaient sur des questions identitaires : la nation, le patriotisme, le respect du patrimoine, que veut dire être français, comment peuvent-ils contribuer à l’élévation de leur pays.
Identité nationale et déterminismes sociaux
Le Tour de la France par deux enfants se révèle être un outil pédagogique complexe favorisant la subjectivation de l’élève et la formation du sujet-citoyen autonome par la mise au travail subjectif dans le processus de création de sens (Ungureanu, 2014) à travers trois sphères de représentations sociales au moyen d’une rhétorique pédagogique complexe.
Sphère transubjective - Perception des rapports sociaux établis comme valeurs
Le Tour présente un ensemble de valeurs républicaines comme la liberté, l’égalité et la fraternité, incarnées dans le récit et les personnages. La liberté est associée au devoir envers la patrie et au mérite personnel, illustrée par des figures historiques. La fraternité est véhiculée à travers les liens familiaux et l’entraide entre les personnages. L’égalité est promue par l’instruction et l’école républicaine, présentée comme un vecteur d’émancipation sociale.
Ces valeurs sont intégrées dans des situations concrètes plutôt qu’expliquées de manière abstraite, permettant aux jeunes lecteurs de les intérioriser à travers l’identification aux personnages et à leurs expériences.
Sphère intersubjective - Perception des structures sociales en tant qu’héritage
Le Tour met en scène l’héritage culturel et social français à travers plusieurs aspects. La famille, bien que fragile, est présentée comme une source de soutien moral et un microcosme de la nation. Les amis rencontrés au cours du voyage forment une famille élargie, illustrant l’importance des liens sociaux. La patrie est dépeinte comme un système complexe de relations entre citoyens, renforçant le sentiment d’appartenance nationale. La langue française est présentée comme un élément d’unité et d’égalité. La culture populaire (chansons, contes, traditions) est valorisée comme expression de l’identité nationale.
Ces éléments permettent aux jeunes lecteurs d’intérioriser les structures sociales existantes et de développer un sentiment d’appartenance à la communauté nationale.
Sphère subjective - Perception de l’agentivité comme moyen d’agir librement
Le Tour encourage l’autonomie et la capacité d’action des individus. Les protagonistes, bien qu’enfants, prennent des décisions et trouvent des solutions par eux-mêmes face aux difficultés. Le récit valorise le travail, l’effort et l’initiative personnelle. L’importance de l’instruction et de l’apprentissage tout au long de la vie est soulignée, montrant comment les connaissances permettent de faire des choix éclairés. Les découvertes scientifiques sont présentées comme des sources de progrès et de libération. La France est dépeinte comme un pays offrant de nombreuses opportunités, incitant les lecteurs à s’engager activement dans la vie de la nation.
Cette représentation encourage les jeunes lecteurs à se percevoir comme des acteurs capables d’agir librement et de contribuer au progrès de leur pays.
Le Tour par deux enfants utilise une rhétorique pédagogique complexe qui favorise la création de sens (Ungureanu, 2014) et la subjectivation (González Rey, 2005 ; Durpaire & Mabilon-Bonfils, 2014) de l’élève en agissant simultanément sur les trois sphères de représentations sociales (Jodelet, 2015). Il permet d’inculquer des valeurs, des comportements et des connaissances essentiels à l’intégration dans la communauté nationale, tout en encourageant l’autonomie et la capacité d’action. Ce faisant, l’ouvrage contribue à forger l’identité et la conscience citoyenne des jeunes Français, reflétant les idéaux républicains de son époque tout en s’adaptant aux évolutions sociales, politiques et culturelles.
Remerciements
Nous remercions nos laboratoires qui ont favorisé le déroulement de ce travail de recherche. Structure Fédérative de recherche (SFR) de l’Institut National Supérieur du Professorat et de l’Éducation de l’Occitanie (FR),2 Education, Formation, Travail, Savoirs UT2J (EFTS - UMR) (FR),3 Centre Amiénois de Recherche en Education et Formation (Caref), UPJV (FR),4 Association Internationale de Recherche en Didactique Clinique (AIM’EDIC) (FR).










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